Quand la maison France brûle : essai sur la démobilisation

Les personnes que je côtoie professionnellement ou personnellement ne semblent pas affectées par la situation que nous vivons en France. Le sujet est ignoré, sinon évité. Je rencontre de nombreuses personnes de tous milieux sociaux et je peux affirmer que cette tendance, quelles qu’en soient les raisons, à quelques exceptions près, est globale.

Évidemment, cela me surprend profondément.

La maison France brûle de toutes parts. Les clivages n’ont jamais été aussi forts. La violence semble être devenue systémique. Les médias et nos politiques à travers eux montrent une agressivité de parole et de position qui ne laisse que peu de place à une réflexion saine, pourtant indispensable à toute possibilité d’apaisement. Et une frange très importante de la société ne manifeste pas outre mesure son émoi.

Les manifestants, dont je fais partie, sont certes nombreux. Entre 500 000 et 800 000 personnes sont sorties malgré la violence d’État les samedis 17 et 24 octobre 2026. Nous avons bravé tous les avertissements et les menaces à peine cachées de l’État pour extérioriser notre malaise : vis-à-vis des services publics, vis-à-vis de la vie chère, vis-à-vis du racisme ambiant, vis-à-vis du manque de liberté, d’abord de penser mais désormais de s’exprimer.

Ce qui est aussi particulièrement choquant, c’est la position d’une part de plus en plus importante des journalistes qui définissent et orientent les échanges, coupent systématiquement la parole aux intervenants pour les contraindre à une certaine contradiction qui se repose souvent sur des jugements moraux propres aux orientations du média. Sans ambiguïté, nous avons désormais affaire à une majorité de médias d’opinion.


Évidemment, j’ai conscience que les médias, de tout temps et dans tout territoire, ont l’objectif noble et affiché de présenter les informations avec une interprétation nous permettant de mieux décrypter notre environnement. La limite est néanmoins bien étroite entre une interprétation objective et factuelle et une explicitation qui a pour finalité d’y associer des critères émotionnels, moyen simple de fidéliser le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur. Le secteur privé est évidemment particulièrement sensible à cette dérive. Le secteur public est désormais dans une situation analogue. Entre 1982 et aujourd’hui, la gouvernance des chaînes publiques, ainsi que la nomination de leurs dirigeants, ont à de nombreuses reprises été modifiées avec un objectif souvent orienté vers une maîtrise plus marquée du pouvoir exécutif. Par ailleurs, la taxe audiovisuelle, créée en 1933 et supprimée en 2022, a eu comme résultante de confronter le secteur encore davantage à la loi du marché. Désormais, le clientélisme envers les « acheteurs » et in fine les « financeurs » gagne tous les canaux de communication. L’ARCOM (instance de régulation de l’audiovisuel et du numérique) est totalement dépassée. Certains diront que le budget de l’ARCOM n’a jamais été aussi important (50 M€ par an, alors que le CSA disposait en moyenne de 40 M€ par an entre 1989 et 2021). En parallèle, le nombre de plateformes et de chaînes à surveiller a augmenté de manière exponentielle, sans commune mesure avec la faible augmentation des moyens de l’ARCOM. À ce manque de moyens s’est ajoutée une volonté de certains acteurs, tels que Vincent Bolloré, milliardaire officiellement apolitique mais fervent partisan du grand remplacement, de mener une véritable politique médiatique en achetant de nombreux canaux culturels et de presse (Europe 1, CNews, C8, le JDD, Canal+, Relay, Hachette, Grasset, Fayard, Calmann-Lévy, Hatier, Dunod, Marabout et bien d’autres) afin de laisser une place de plus en plus importante aux idées du Rassemblement national. Sans prendre de risques démesurés, nous pouvons avancer que nous sommes face à une offensive civilisationnelle. Certes, certains me diront que cette offensive est un rapport aux citoyens depuis plusieurs dizaines d’années et trouve finalement son essence depuis le début du XXe siècle avec dans cette logique économique qui consiste à positionner la croissance comme l’alpha et l’oméga de toute initiative. Mais jusqu’il y a peu existait une confrontation d’idées, sinon un rapport de force qui permettait de tempérer les envies de la grande bourgeoisie. Nous appelions cela la démocratie. Le peuple et ses instances de représentation étaient alignés sur un projet collectif qui mettait l’humain et parfois la vie au-delà de toute chose. Cela permettait de réguler au mieux entre une logique économique libérale et une approche sociale équitable. Les choses n’étaient pas parfaites et la recherche du mieux était un chemin continu, mais les actes avaient le mérite d’être en adéquation avec la parole et la contestation donnait un sens à la recherche d’alignement. Cette logique a volé en éclats de manière flagrante avec la présidence de Nicolas Sarkozy, qui a dès lors cherché à créer des clivages au sein de la population. Les propos d’abord présidentiels, puis gouvernementaux, ont pris un pli populiste. L’émotion a pris sournoisement une place essentielle dans les analyses de la situation. Faites de manière progressive non plus sur les causes des dysfonctionnements rencontrés, mais sur les conséquences. La sécurité et l’immigration ont pris une place prépondérante dans les discussions politiques et médiatiques. Un des premiers signes institutionnels a été la création par Sarkozy, en 2010, du ministère de l’Immigration. Comme si l’immigration était un problème à résoudre. Puis s’est enchaînée une mise en avant médiatique d’une politique sécuritaire dont l’objectif affiché était de régler la violence dans les quartiers populaires, mais dont le but ultime était de détourner le regard de la population vers des responsables désignés comme étant à l’origine des difficultés sociales et économiques de la population. En premier lieu les étrangers, en premier chef les musulmans. De manière lancinante et pernicieuse, à travers les mandats présidentiels successifs, nous nous sommes enfoncés dans cette approche systématique. Au-delà de façonner les mentalités d’une population qui n’a de comparaison à son intolérance et à son manque d’empathie que son manque de compréhension des enjeux, les deux derniers mandats ont laissé libre cours à une désinformation d’État dont l’objectif est d’accroître les inégalités au bénéfice de quelques-uns. L’apothéose funeste est la situation que nous vivons actuellement avec un président et un gouvernement qui, tout en détournant le regard face aux revendications légitimes du peuple, le maltraitent physiquement et psychologiquement avec le soutien de l’extrême droite, tout en fustigeant sans aucune logique ni tangibilité une gauche responsable de tous les maux.

Alors, je reviens à mon interrogation première. Pourquoi les personnes que je côtoie semblent-elles indifférentes, voire hostiles aux mouvements populaires ? La réponse est, me semble-t-il, plurielle et reste propre à chaque situation. Il y a peut-être ceux qui gagnent bien leur vie et à qui la situation socio-économique actuelle semble profiter. Ils pensent avoir beaucoup à perdre si les revendications populaires sont entendues. Il y a ensuite peut-être ceux qui sont véritablement lobotomisés par une répétition de discours politico-médiatiques orientés qui œuvrent à relativiser, voire à diaboliser toutes les revendications sociales, économiques ou écologiques. Il y a peut-être enfin ceux qui ont la crainte de s’exprimer et d’être critiqués, se sentant isolés dans ce flux d’information orienté très clairement à droite de l’échiquier politique. Il est manifeste que dans cet environnement nauséabond de propos ne laissant pas la place à la confrontation d’idées, la peur de la stigmatisation peut être forte pour bon nombre d’entre nous.

Là réside l’espoir que je cultive. Je pense que nous sommes nombreux à être dans cette dernière condition. Je pense que la raison et la justice ne sont pas des valeurs de gauche ou d’une frange spécifique de la population, que ce soit par l’origine ou la catégorie sociale. Je suis convaincu que nous sommes nombreux à ne plus trouver notre pays réellement démocratique et à être conscients que nous côtoyons l’autoritarisme. Je pense même que la situation de ceux qui croient la violence d’État légitime est bien plus complexe qu’il n’y paraît et que cette manipulation systémique, présente depuis de nombreuses années, reste malgré tout fragile.

Je pense que nos jeunes, ceux que les médias de droite et d’extrême droite présentent comme des candides influencés par l’extrême gauche, sont la fierté de notre nation. Les plus anciens, remplis de certitudes, les représentaient comme des apolitiques intéressés par la société de consommation ; ils viennent de nous prouver à quel point cette erreur était grossière. À travers une pure envie de vivre et non plus de survivre, dans la seule perspective d’entrevoir de meilleures conditions d’enseignement pour un avenir meilleur, ils nous ont donné une leçon de courage exceptionnelle. Ils ont réveillé un peuple désormais en colère. Ces jeunes sont la fierté de notre pays. Ils méritent que nous sortions de nos certitudes et de notre léthargie. Ils méritent notre courage et notre engagement. Ils méritent un soutien franc et affiché. Nos enfants, vos enfants méritent que la réflexion prenne le dessus sur la crainte ou les intérêts personnels.

Souvenons-nous de notre jeunesse et tentons de retrouver la fougue et l’insouciance que nous avions pour la justice, la liberté, l’égalité et la solidarité.

C’est la seule réponse pour éviter le pire.

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